Auner Quartett

Mein Musikleben · Chapitre 8 sur 14

Chapitre VII – Hollande

Hollande


Les années de guerre chez sa sœur aux Pays-Bas : plus de faim, mais le froid. Concerts avec l’Orchestre du Concertgebouw, récitals de sonates, tournées pour gagner sa vie. Une rencontre avec Rabindranath Tagore et un cercle d’êtres discrets changent son regard sur la vie.

En Hollande, nous ne souffrîmes plus de la faim, mais nous eûmes certainement froid. La plupart des familles, avec leurs grandes maisons et villas, vivaient principalement dans la salle de bains ou la chambre des enfants pour économiser le chauffage. La sœur de ma mère avait aussi épousé un Hollandais, ancien rédacteur en chef du célèbre Handelsblad, et ils vivaient avec leur nombreuse famille (11 enfants) près de chez nous. Le fils aîné, Charles Boissevain, était un grand amateur d’arts et un ami proche de Gustav Mahler et de Willem Mengelberg. Nous devînmes amis, et j’eus plus tard souvent l’occasion de le rencontrer.

Sans son intervention – car ce n’était pas la coutume en Hollande – j’eus deux fois l’occasion, pendant ces années, de me produire avec l’Orchestre du Concertgebouw à Amsterdam. La première fois je jouai la Symphonie espagnole, avec laquelle j’eus à nouveau un grand succès, et la seconde fois la Fantaisie écossaise. Je donnai aussi un certain nombre de récitals de sonates avec une excellente pianiste, Jeanette Valen. Comme aucun argent ne pouvait être envoyé d’Autriche, je dus gagner ma vie, et je voyageai donc à travers le pays pour me produire, pendant que Teta s’occupait des enfants. Comme les conditions à Vienne étaient encore très mauvaises en 1919 et que nous n’avions pas d’appartement, nous dûmes être patients et rester en Hollande plus longtemps.

Le lecteur de ces souvenirs demandera : « Où donc réside la fatalité de ces années ? »\

Je suis arrivée en Hollande dans une profonde dépression. Je ne pouvais imaginer que la vie puisse un jour redevenir digne d’être vécue. Puis je pris conscience d’un groupe de personnes qui abordaient la vie d’une manière totalement différente, et auprès desquelles j’appris beaucoup de choses qui me permirent de faire face à mon destin avec un regard neuf. Ils n’étaient pas tous célèbres ; ils ne recherchaient ni le succès ni les honneurs, mais c’étaient de grands êtres humains, s’élevant bien au‑dessus de l’humanité moyenne, et consacrant silencieusement leur vie au bien‑être de l’humanité.

Par ma cousine Mary van Eeghen, j’appris aussi à connaître Rabindranath Tagore, qui vécut plusieurs mois dans sa belle propriété au bord du lac de Zurich. Ma cousine donna plus tard cette propriété à une organisation qui y construisit une école Montessori, une église, des salles de conférence, etc. Une soirée avec Tagore reste vivace dans ma mémoire. Je jouai du Bach et du Beethoven pour lui – mais la musique ne plut pas à ses oreilles indiennes – et il chanta ensuite ses propres chansons.

En résumé, je dirais que j’ai changé toute ma vision de la vie, et que dès lors je vis le monde avec des yeux joyeux.

À l’automne 1920, nous retournâmes, avec Teta et les enfants, à Vienne.

Extrait de « Mein Musikleben » de Mary Dickenson-Auner, 3 octobre 1963. Le texte suit le manuscrit ; la numérotation des chapitres est celle de l’original.